Sujet : Georges Clemenceau répond au discours de Jules Ferry sur la colonisation.
I
Le document proposé à l’étude est une réponse publique faite par le député radical Clemenceau au ministre des affaires étrangères républicain Jules Ferry. Le premier est opposé à la colonisation le second la défend, l’encourage.
C’est l’organisation institutionnelle de la troisième république qui permet sous les ors du palais Bourbon de tels échanges sur l’opportunité d’une expansion de la souveraineté française outre–mer. Dans un contexte de grande dépression (phase B d’un cycle Kondratieff) la question du coût mais aussi des bénéfices d’une telle politique peut se poser. Il faut dire que de nombreuses puissances européennes sont engagées dans des politiques impérialistes. On parle d’ailleurs, au moment où se tient la conférence de Berlin sur le partage de l’Afrique de véritable « fièvre coloniale ».
II
Tour à tour, Georges Clémenceau reprend les arguments de Jules Ferry.
Le premier d’entre eux est un argument économique. Clémenceau reprend une formule que Jules Ferry pouvait faire sienne à l’époque : « vous voulez avoir des débouchés ? Eh bien faites des colonies !». Il faut rappeler ici que les pays industrialisés connaissent à ce moment là un ralentissement de l’activité économique dans le contexte de la dépression des années 1873-1896.
Le deuxième argument est un argument prétendument moral. En réalité sous un prétexte humanitaire se cache des présupposés racistes largement partagés à l’époque. Et Clémenceau de citer Jules Ferry : « Les races supérieures ont sur les races inférieures un droit qu’elles exercent, et ce droit, par une transformation particulière, est en même temps un devoir de civilisation ». Cette façon de voir les choses est courante dans les milieux républicains français qui se pensent investis, dans une logique universaliste, d’une mission civilisatrice. On la retrouve ailleurs en Europe. Rudyard Kipling, l’auteur du livre de la jungle, ne disait-il pas que c’était le « fardeau de l’homme blanc » ?
Pour finir, Georges Clemenceau, fait référence aux ambitions géopolitiques de Jules Ferry. Celui disait, en effet : « Ma politique, c’est la théorie, non pas du rayonnement pacifique, mais du rayonnement par la guerre….» Il faut dire qu’un peu plus de dix ans après la défaite face aux prussiens, la France souhaite redorer son blason sur la scène internationale. Les conquêtes coloniales peuvent en donner l’occasion.
III
Georges Clemenceau s’oppose cependant en tous points à l’argumentation de Jules Ferry.
D’abord, il fait valoir le coût humain et économique de ces conquêtes. Il déclare en effet : « nous avons dépensé beaucoup d’argent et nous en dépenserons plus encore ; nous avons fait verser beaucoup de sang français et nous en ferons verser encore ». Il faut dire que la colonisation française connaît des résistances dans les territoires convoités. On peut citer celle d’Abd el Kader en Algérie ou celle de Samori Touré dans son empire Malinké. Par ailleurs, effectivement, la France consacre une partie de son budget à cette politique. Ainsi, en 1913, la France consacrait 9% des ses capitaux à ses colonies. Mais il faut relativiser l’importance de ce chiffre car au même moment le Royaume-Uni consacrait lui, 47% de ses capitaux à son empire.
Ensuite, il remet en cause le prétexte de la mission civilisatrice. Il rappelle ainsi dans le dernier paragraphe l’attitude méprisante de certains savants allemands vis-à-vis de la culture française dans le contexte de l’après guerre franco-prussienne. Pour Clemenceau, il n’y a pas de civilisation ou de race supérieure à une autre. Ce point de vue est d’ailleurs partagé à l’époque par le socialiste Jean Jaurès.
Pour finir, Clemenceau, considère que sur le plan géopolitique, la France doit avoir d’autres priorités. C’est l’enjeu de la dernière phrase de l’extrait proposé.
IV
La France a appliqué à sa faveur dans les colonies la plupart des principes au nom desquels elle a colonisé.
D’abord, la France a, comme les nations concurrentes, fait de ses colonies des marchés réservés. Elle y a trouvé en effet, « des consommateurs nouveaux ». Les industries métropolitaines ont pu y écouler une partie de leurs productions dans un contexte de contraction du marché. D’ailleurs, elle n’a pas cherché, pour éviter une concurrence nouvelle, à développer sur place les activités de transformation. On peut évoquer ici la politique du gouverneur Paul Doumer en Indochine.
La France a-t-elle diffusé sa culture dans ses colonies ? A-t-elle mis en application un éventuel « devoir de civilisation ». On peut répondre qu’elle a effectivement cherché à diffuser ses valeurs, ses références historiques. Dans la logique de l’assimilation destinée à encourager le développement d’une élite locale acculturée, elle a crée des écoles et promu l’usage du français. Mais il faut noter que souvent l’œuvre de scolarisation fut confiée de façon paradoxale à des missionnaires issus de congrégations religieuses. De plus, cette politique a connu des limites. Ainsi en Algérie, en 1919, seuls 6% des enfants en âge d’être scolarisés l’étaient réellement.
V
La dernière phrase s’explique par la défaite des français face aux prussiens en 1871. Ainsi, Clemenceau déclare-t-il : « Mais nous dirons, nous, que lorsqu’une nation a éprouvé de graves, très graves revers en Europe, lorsque sa frontière a été entamée, il convient peut-être, avant de la lancer dans des conquêtes lointaines, fussent-elles utiles – et j’ai démontré le contraire-de bien s’assurer qu’on a le pied solide chez soi, et que le sol national ne tremble pas. » Il pense ici certainement à l’Alsace-Moselle cédée par la France à l’Allemagne naissante par le traité de Francfort signé en mai 1871. D’autres comme le nationaliste Maurice Barrès tiennent à la même époque, un discours comparable sur la primeur qu’il faut accorder à la reconquête de la « ligne bleue des Vosges ».
Notions
principales :
2
1-Des débouchés économiques.
2-La mission civilisatrice.
3-L’argument géopolitique
3
4-Le coût humain et économique
5-Remise en cause de la supériorité d’une civilisation sur une autre.
6-La priorité nationale
4
7-La réelle mise en valeur économique
8-Scolarisation et ses limites
5
9-La ligne bleue des Vosges.
6
10-Les indépendances négociées (Tunisie, la Côte française des Somalis, Madagascar en 1960, le Congo-Brazzaville)
11-Les indépendances obtenues de façon conflictuelles (Indochine)