Série : TS
Les cartes, enjeux
géopolitiques : une approche critique
« La carte est un repère mais aussi un leurre. »
François Géré
La « science» géopolitique
se développe en Europe à la fin du 19ème siècle. C’est le suédois Rudolf Kjellén qui invente le terme en 1905 semble-t-il. Il cherche alors à comprendre l’Etat
et la nature de sa puissance. Dans le contexte de
l’affirmation des Etats-nations et
de la constitution de vastes empires coloniaux, la géopolitique analyse les
espaces dans le but d’assurer la puissance. Aujourd’hui Yves Lacoste, la
définit plutôt comme l’approche de tout ce qui concerne les rivalités de
pouvoir et d’influence sur des territoires et sur les populations qui y vivent.
La géopolitique étudie les éléments géographiques qui entrent en jeu dans les
relations entre les Etats. Celles-ci peuvent être bonnes ou mauvaises.
Les cartes en témoignent-elles ? Reflètent-elles certains enjeux géopolitiques
? Sont-elles, elles-mêmes des enjeux géopolitiques ? Servent-elles des volontés
de puissance ? Quelle approche critique peut-on adopter pour déjouer
certaines tentatives de manipulation à travers les cartes ?
I La carte est un
document contractuel …..
Pour s’en rendre compte, il faut se souvenir de l’origine du
mot carte. Il vient du latin charta
(papier) issu lui-même du grec khartés (papyrus). Cette étymologie est commune au mot charte qui désigne une forme de contrat
social qui réunit autour de règles et de lois communes (magna carta). Or la
carte peut être la représentation d’un contrat accepté par plusieurs partis.
Par exemple, la carte de l’Europe au 9ème siècle est le résultat du
partage de l’empire de Charlemagne par le traité de Verdun en 843. Cette
fonction géopolitique de la carte est également illustrée par le Congrès de Vienne.
En 1815, après la défaite napoléonienne, les puissances européennes
victorieuses s’entendent pour redessiner
l’Europe. Le nombre d’Etats germaniques est ainsi réduit au bénéfice
notamment de la Prusse qui obtient la Westphalie. La Pologne est dépecée au
bénéfice de la Russie, de la Prusse et de l’Autriche. La carte est donc le
reflet d’un rapport de forces. Un
autre exemple nous en est donné par le «percentage agreement» datant d’octobre 1944.
Il s’agit d’une forme de marchandage avec l’URSS proposé par Churchill. Même
s’il ne faut pas exagérer la portée de
ce document qui n’est pas une carte, il témoigne des capacités d’anticipation
cynique de Churchill qui voit venir la mise en place d’une Europe divisée en zones
d’influence par le rideau de fer (télégramme
à Truman1945-discours de Fulton 1946).
Plus pacifiquement, les Etats peuvent s’entendre pour rendre intangibles des frontières. C’est même
l’un des principes de l’Organisation de l’Unité africaine (aujourd’hui Union
africaine) depuis 1964. Les pays africains se sont ainsi engagés à ne pas contester les frontières pourtant
issues de la colonisation. La carte géopolitique du continent est donc
globalement acceptée. Mais, il se peut que le
tracé des limites soit contesté. La création récente du 194ème
Etat membre de l’ONU en offre un exemple. En effet, actuellement, le Soudan et
le tout nouveau sud-Soudan se disputent
une région pétrolifère que traverse la
nouvelle frontière. Dans le domaine des relations internationales, la
carte peut donc être le résultat d’un accord. Mais cette entente peut n’être
que transitoire, le rapport de force peut changer, des revendications peuvent
émerger. La carte donne lieu alors à des critiques (thème du diktat). Cette contestation peut donner lieu à des conflits….
Principe de l'intangibilité des frontières (uti possidetis juris) : principe selon lequel les Etats
conservent les limites territoriales qu’ils possédaient avant les
indépendances.
II … mais aussi un outil
de puissance qu’il convient de critiquer.
La carte peut servir alors à organiser les moyens de la puissance. Elle s’inscrit alors dans une
démarche de géostratégie. Au 19ème
et au 20ème siècle, deux écoles géopolitiques européennes se
distinguent. L’école allemande, dans la lignée de la geopolitik de Friedrich Ratzel
(1844-1904) assimile l’Etat à un être
vivant qui nait se développe et peut mourir. Il a donc besoin pour croître
et se renforcer d’un espace nourricier.
En 1901, en publiant Der Lebensraum, F. Ratzel est à l’origine du concept d’espace vital qu’Hitler et les
nazis récupèrent par la suite. Il est incompatible
avec le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais on le retrouve dans
les travaux de Karl Haushofer qu’évoque Théa
dans sa note de lecture. Sa revue, Zeitschrift für Geopolitik, publie des cartes précises et faciles à comprendre. Elles servent le discours des milieux les
plus nationalistes. C’est ce que révèle une carte de 1942, au moment où
l’Europe est sous domination allemande. Haushofer dresse pourtant un
tableau paranoïaque de l’Allemagne qui
figure comme agressée (flèches) à l’issue du traité de Versailles par une coalition d’Etats (en rouge sur la
carte). En réalité, au moment de la
réalisation de la carte, ces Etats ne sont
pas forcément alliés. C’est le cas notamment de la France de Vichy et de
l’URSS. L’escroquerie intellectuelle
de cette carte repose également sur le fait que la légende est incomplète. La
signification des flèches n’est pas donnée et les pointillés qui illustrent
l’extension majeure de l’Allemagne ne sont pas expliqués. Il est donc important de connaître, le contexte et la réalité des
choses pour réaliser l’analyse d’une carte géopolitique. Il faut noter par
ailleurs que c’est Karl Haushofer, ancien compagnon de tranchée de Rudolf Hess,
qui associe le thème de l’espace vital
aux théories raciales. De ce point de vue, les « grands peuples »
doivent se partager les plus grands et les meilleurs territoires. Certains
considèrent que Karl Haushofer est le père stratégique du pacte germano-soviétique de 1939.
L’école géopolitique anglo-saxonne propose une autre vision
du monde. Dans « The historical pivot of history »
publié en 1903, l’amiral Halford John Mackinder,
représente une théorie selon
laquelle le contrôle des mers de
l’ «océan mondial» est nécessaire face au contrôle des terres de l’espace continental par une puissance
adverse (Napoléon). Il considère également que la maîtrise du heartland ou zone pivot continentale est
nécessaire pour dominer l’ensemble de l’Eurasie. Il écrit d’ailleurs en 1919 : « qui règne
sur l’Europe orientale règne sur la terre centrale, qui règne sur la terre
centrale règne sur l’île mondiale. Qui
règne sur l’île mondiale règne sur le monde ». Ceci explique le souci
constant du Royaume-Uni d’être en même temps une puissance maritime et un Etat capable d’influence en Europe centrale, orientale et au
Moyen-Orient. Cette vision du monde a également inspiré l’école américaine
de géopolitique
Ainsi, Alfred Mahan,
officier de l’US Navy,
développe dans les années 1890, la théorie du « sea
power » selon laquelle le pays souhaitant influer sur la géopolitique
mondiale doit être une puissance maritime. A ses yeux, les Etats-Unis sont une île-continent qui doit étendre sa
puissance par un réseau de bases et de capacités militaires. Nicholas Spykman (1893-1943) est un autre héritier de Mackinder. Il considère, lui, qu’il est surtout
important de contrôler les marges
maritimes de l’Eurasie (rimland). Ses écrits ont
influencé la politique américaine de containment (endiguement)
pendant la guerre froide. De nombreux dessins humoristiques ou affiches de
propagande illustrent cette guerre d’influence que se livrent ainsi les deux
superpuissances dans le contexte de la guerre froide. Il ne faut pas les
confondre avec des cartes (affiche
de l’association française anticommuniste paix et liberté 1954 ; affiche du parti
communiste français-1951). Mais ces documents utilisent des cartes pour
illustrer les enjeux de puissance.
Avec la fin de la guerre froide, cesse le long conflit et
idéologique qui opposait l’URSS aux Etats-Unis. La vision du monde découpé en grands ensembles territoriaux ne
disparaît pas cependant. Le politologue Samuel Huntington la
réhabilite au travers de sa théorie du choc des civilisations. Dans un
article théorique daté de 1996, il cherche à démontrer que depuis la fin de la
guerre froide, les sociétés se distinguent moins par leurs idéologies que par
leurs cultures. Réduisant parfois les civilisations aux religions,
il considère que celles-ci ont des évolutions démographiques
divergentes et qu’elles sont amenées à s’affronter. Il
explique ainsi l’essentiel des problèmes internationaux en cours ou à
venir. Mais cette théorie est contestable pour plusieurs
raisons. Elle réduit la définition des civilisations aux religions.
Elle néglige l'aspect mouvant et perméable des cultures mondiales. Elle prétend
homogènes des aires de civilisations qui en réalité ne le sont
pas. Elle néglige la sécularisation des sociétés particulièrement
forte en Europe, par exemple. Elle couvre d’un vernis religieux des
conflits dont les enjeux sont avant tout économiques et politiques. Elle
rend plus difficile le dialogue entre les communautés en les dressant
les unes contre les autres. Elle assimile des populations entières
aux préoccupations et aux agissements de minorités fanatiques (ultra-conservateurs américains et islamistes
radicaux). Elle fait passer au second plan des enjeux aussi
stratégiques que la course à l’énergie, la question
de l’eau ou celle de l’alimentation des populations. La carte du monde
qu’il propose peut donc dans une certaine mesure être considérée comme une
forme de manipulation.
Un autre exemple de ce type de manipulation par les cartes,
nous est donné à une autre échelle par la carte du passeport chinois que nous
avons étudiée (voir leçon). Les cartes peuvent donc mentir comme l’ a démontré Mark Monmonnier dans
un essai publié en 1996 : « How to lie with
maps »
Civilisation : ensemble
de caractères matériels, moraux, religieux, linguistiques, artistiques et
sociaux communs à une socié
té ou à un
groupe de sociétés
Aires de civilisation : espaces
culturels où on retrouve ces caractères communs.
Géostratégie : analyse des espaces avec des finalités militaires et/ou
des enjeux de puissance.
Conclusion :
La carte est donc un enjeu géopolitique. Il s’agit d’abord d’un outil qui à l’instar du cadastre permet de s’entendre sur ce qui est possédé. Mais la carte peut aussi avoir un caractère manipulatoire qu’il convient de critiquer. Une bonne connaissance du contexte géopolitique peut permettre de déjouer les tentatives de conditionnement de l’opinion publique afin de justifier les prétentions d’un Etat. Mais l’histoire démontre qu’à plusieurs reprises, la géopolitique a utilisé les cartes pour servir des ambitions de puissance. Ceci explique la désaffection pour cette science en France jusqu’aux années 80. Ce sont des géographes comme Yves Lacoste ou Gérard Chaliand qui ont travaillé à sa réhabilitation en lui donnant une dimension moins belliqueuse.
Auteur : Nérée Manuel
Bibliographie :
LEVY J., PONCET P.,
TRICOIRE E., La carte enjeu contemporain,
la documentation photographique, n°8036, 2004
GROSSER P., La guerre froide, La documentation
photographique, n°8055, 2007 [CDI]
GRATALOUP C., Représenter le monde, La documentation
photographique, n°8084, 2011.[CDI]
GERE F., Pourquoi les guerres ? Un siècle de géopolitique,Courrier
international Larousse.
LACOSTE Yves, Géopolitique, la longue histoire
d’aujourd’hui, Larousse, 2008
VICTOR J-C, RAISSON V,
TETART F. Le Dessous des cartes. Atlas géopolitique. Editions Arte-Tallandier, 2005. [CDI]
Dernière mise à jour : 05/13