Sommes-nous
en guerre ?
En 2013, juste avant
l’annexion de la Crimée par la Russie, Valeri
Guerassimov, chef de l’Etat major Russe
théorisait le principe selon lequel, il fallait brouiller les frontières
entre la guerre et la paix. Aujourd’hui, dans le contexte ou notre allié
allemand désigne la Russie comme responsable d’une tentative d’attentat au
drone à Leipzig en août 2026, plusieurs médias français (France Culture, Le
Monde, le Grand Continent, Arte) posent la question suivante : sommes-nous
déjà en guerre ?
Cette question,
donne l’occasion de définir ce qu’est la guerre par opposition à la paix.
Une telle réflexion permet également de montrer que la guerre a évolué et prend
désormais des formes très variées.
I Non, la France
n’est pas en guerre…
a)
Elle n’est pas engagée dans un
conflit armé opposant deux Etats.
La guerre est une situation
de conflit ouvert, armé et organisé entre des entités politiques
constituées selon le site de géographie Géoconfluence.
Pour Le dictionnaire de l’académie française, il s’agit d’un recours aux
armes, dans un conflit entre des pays, des nations, des groupes de populations.
Visiblement, la France n’est pas dans cette situation de conflit armé qui
l’opposerait à un Etat rival. Pas plus qu’elle ne connait en son sein une guerre
civile qui opposerait des groupes, des factions. En l’absence de guerre,
elle serait donc en paix. Pour information, officiellement, la France
n’est plus en guerre depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale même si la
question peut être discutée au sujet de l’Algérie (la loi de 1999 reconnaissant
la guerre d’Algérie) et de la guerre du Golfe (Conseil d’Etat parlant en
2004 d’« opérations de guerre » au sujet
des activités de la France dans le cadre de la guerre du Golfe de de 1991).
Paix : absence de guerre.
b)
D’un point de vue juridique,
elle n’a d’ailleurs déclaré la guerre à personne.
En principe selon le droit de la guerre, plus
exactement selon le jus ad bellum qui
détermine et limite les conditions dans lesquelles un État a le droit de
recourir à la force armée en termes de droit international, la France
n’est en guerre contre aucun Etat. Sa dernière déclaration de guerre date du 3
septembre 1939. Aujourd’hui, la guerre est autorisée en cas de légitime défense
comme le stipule l’art 51 de la charte de l’ONU ou si l’ONU donne
l’autorisation de recourir à la force notamment pour maintenir la paix. En France,
l’article 35 de la constitution précise que la déclaration de guerre doit être
autorisée par le parlement.
Lorsque le droit d’entrée en guerre et le droit
dans la guerre (jus in bello) sont respectés,
on peut parler de guerre régulière.
Jus ad bellum : droit d’entrer en guerre.
Jus in bello : ensemble des règles du droit international humanitaire qui
réglementent la conduite des belligérants pendant un conflit armé
Guerre régulière : conflit armé interétatique qui oppose des armées
nationales officielles selon des règles de droit reconnues et avec des moyens
(tactiques, forces) conventionnels.
Alors pourquoi des
observateurs, des experts s’interrogent-ils pour savoir si nous sommes en
guerre ?
II… mais elle doit
faire face à de nouvelles menaces
a)
Ces menaces sont terroristes….
Pour ne parler que
d’eux, les attentats de janvier et de novembre 2015, rappellent que la France
est exposée à la menace terroriste. Face à cette menace, on parle
parfois de guerre contre le terrorisme même si cette expression est
discutable. (Géoconfluence).
Il s’agit de lutter contre des groupes comme Al Qaida ou Daech engagés dans des
formes d’hyperterrorisme liées à un discours néo-fondamentaliste.
Terrorisme : forme de guerre irrégulière, asymétrique utilisant la violence
et la terreur psychologique à des fins purement politiques et idéologiques.
Hyperterrorisme : forme de terrorisme de masse caractérisée par des actes
de violence à très grande échelle. Ses dégâts humains, matériels et
technologiques sont si massifs qu'ils génèrent un impact psychologique
d'ampleur internationale
Néo
fondamentalisme : idéologie s’appuyant sur
une interprétation très stricte et rigoriste du Coran, le néo-fondamentalisme
rejette l'occident incarné par les États-Unis et en met en accusation les
monarchies pétrolières.
b)
…ou liées à des conflits
périphériques…
Parce que la France a des alliés, elle peut se
trouver engagée dans des conflits. Nous pouvons donner de cela plusieurs
exemples :
·
La France a livré à l’Ukraine des armes,
ne serait-ce que des missiles (CROTALE, ASTER, SCALP) et des canons CAESAR.
Ceci expose la France à des accusations de cobelligérance de la part de
la Russie. Problème : aucun texte de droit international ne permet de
donner de réponse juridique tranchée à cette question.
·
La France est liée par des accords
de défense à des pays du Moyen-Orient comme les Emirats Arabes Unis (depuis
2009). Dans le contexte de la guerre d’Iran de 2026, elle a donc fourni un
soutien stratégique et matériel aux EAU. En représailles, des bases françaises
ont été attaquées par l’Iran.
·
Au même titre que l’Allemagne, la
France est membre de l’OTAN, c’est-à-dire l’Organisation du Traité de
l’Atlantique Nord. A ce titre, elle doit assistance à ses alliés comme le
stipule l’article 5 du traité de l’Atlantique nord signé en 1949.
Cobelligérance : situation un État ou une nation combat aux côtés d'un ou
plusieurs autres contre un ennemi commun
c)
…ou à l’hybridation de la
guerre.
« Un des attributs de la
guerre future sera la confrontation de l’information, car l’information est en
train de devenir une arme du même type que les missiles, les bombes, les
torpilles.» Vladimir Slipchenko, 1998.
La France est désormais
exposée aux menaces de la guerre hybride. Cette dernière combine
plusieurs dimensions :
·
les opérations
militaires classiques,
·
les tactiques
asymétriques (terrorisme, guérilla),
·
les cyberattaques,
·
et la désinformation.
Ces actions sont
conçues pour rester juste en dessous du seuil d'une déclaration de guerre
officielle ou d'une riposte armée massive. Elles ne donnent pas lieu à une guerre
ouverte.
La Russie a beaucoup
théorisé cette approche. Dès 1998, le général Slipchenko écrivait
que l’information allait devenir une arme comparable aux missiles ou aux
bombes. Le général Valeri Guerassimov, chef de
l’Etat major Russe depuis 2012, a lui aussi théorisé la guerre hybride
et a créé en 2013 un centre de contrôle de la défense nationale (NTsOuo) qui combine, les actions militaires, le
renseignement et la propagande.
A la même époque, les
autocraties ne sont pas les seules à théoriser la guerre hybride. Par
exemple, en 1993, John Arquilla et David Ronfeldt, deux politologues de
la RAND corporation, groupe de réflexion proche du Pentagone écrivent :
« La révolution de l’information entraînera des changements à la fois dans
la manière dont les sociétés peuvent entrer en conflit et dans la manière dont
leurs forces armées peuvent faire la guerre ». Les deux auteurs
distinguent d’ailleurs à ce sujets deux aspects de la guerre hybride :
la propagande sur le net (netwar)et les attaques
informatiques (cyberwar-cyberguerre)
Guerre hybride : guerre qui combine des opérations de guerre
conventionnelle, de guerre asymétrique (ou irrégulière), de cyberguerre et
d’autres outils tels que la désinformation. Elle combine tout ou partie de ces
quatre éléments. D’après Patrick
Boisselier
Cyberguerre : Conflit se caractérisant par un ensemble d’actions
offensives et défensives menées dans le cyberespace. Journal officiel,
11-12-2020
Désinformation : fabrication et diffusion intentionnelle de d’informations
fausses, inexactes ou trompeuses dans le but de causer un préjudice à une
audience cible et en tirer profit. David Colon, La guerre de l’information. Ce sujet fera l’objet d’un plus grand
développement à la fin du programme.
Conclusion : Finalement, la conclusion nous est donnée par Murielle Domenach,
ancienne ambassadrice de France auprès de l’OTAN. Cette dernière déclarait le 4
septembre 2026, sur les antennes de France Culture : « on n’est pas
en guerre, mais on n’est plus en paix. C’est l’ennemi qui nous désigne et
désormais la Russie nous désigne comme ennemis »